Le barbu polyglotte et « The queen of the mule »

par Manuella Maury Récit

Le barbu polyglotte et « The queen of the mule »


Au fond, tout le monde les attendait. Même les employés de la commune contraints de nettoyer derrière eux. C’était le rituel du mercredi, de mars à juin, celui qui annonçait l’arrivée des beaux jours, même quand les beaux jours n’arrivaient pas. On les attendait avec plus de fébrilité qu’on en ressentait lors de la venue du médecin le lundi, du camion de la Migros le samedi, ou du crieur de loto le dimanche. Le « safari mulets » amenait au village entre 15 et 20 personnes, de tous âges et de tous horizons. Les randonneurs partaient à pieds du bas de la vallée, accompagnés d’une dizaine d’équidés, sensés les soulager du poids de leurs sacs, voir de leur propre corps, et guidés par un Suisse allemand bien bâti, dissimulant derrière une barbe foisonnante, des lèvres capables de parler cinq langues. Longtemps d’ailleurs, Mona pensa que pour être polyglotte, il fallait soit être poilu, soit être né outre Sarine. C’est l’abbé qui mit fin à cette croyance : «Mona, ma petite Mona, Cléopâtre parlait égyptien, grec ancien, latin et araméen sans se raser le matin ! »   

Attendus à midi, pour un repas chaud sur la terrasse du « Bourg », les marcheurs étaient immédiatement étiquetés par les habitués. S’ils débarquaient à onze heure trente, le groupe devait être uni, ou pour le moins entrainé. S’ils se pointaient au-delà des midi trente, on misait alors sur un minimum de 25 ampoules, 3 foulures et un certain nombre d’autres dégâts dus aux frottements que suppose la proximité d’une telle aventure. Le patron racontait encore, cinq ans après les faits, le fameux crêpage de chignon entre une distinguée Anglaise de 55 ans et une jeune Américaine de 28 ans. Il avait fallu l’intervention de Cyril, l’installateur sanitaire, pour les séparer. Cyril, qui, par la suite, entretint une correspondance assidue avec la « Queen of  the mule » dont les cartes postales trônaient encore au-dessus du bar. « My dear Cyril, my saviour ! » furent les premiers mots d’anglais que Mona apprit à sa poupée de chiffon.

Pour calmer les esprits  Monsieur l’abbé, du haut de sa chaire, avait dû aborder cette question avec doigté : « Certes Adam et Eve vivaient nus et n’en avaient pas honte, mais n’oublions pas que croquer dans la pomme c’est se priver de vivre en paradis, et notre village, c’est le paradis ! »

Alors que la vingtaine d’étrangers soignaient les blessures et mangeaient leur soupe, il émanait du village une vibration toute particulière. Non seulement parce les tenues peu pieuses des marcheuses provoquaient une vive tension dans les chaumières  - « les shorts à la limite du fessier, la chemise nouée au-dessus du nombril, le bikini sur jeans à deux pas du clocher » psalmodiait la fromagère, dont le mari était quatre mois durant interdit d’apéro le mercredi - mais aussi parce que les habitués de la table ronde se parlaient alors d’une voix plus grave, presque ronronnante, ce qui avait l’art de mettre Elisia en pétard, elle qui se coltinait leur aboiement le reste de l’année. Pour calmer les esprits,  Monsieur l’abbé, du haut de sa chaire, avait fini par aborder cette question avec doigté : « Certes, Adam et Eve vivaient nus, et n’en avaient pas honte, mais n’oublions pas que croquer dans la pomme c’est se priver de vivre en paradis. Considérez que notre village, c’est le paradis ! »

Pour Mona, dans safari mulet, il n’y avait que le « mulet » qui comptait. Elle l’avait appelé « Humagne » le jour où Yvon le vigneron lui avait dit que l’humagne blanche était le vin des seigneurs et des évêques. Dès sa sortie de l’école, elle guettait l’arrivée de l’animal, repérant son trottinement, détestant aussitôt celle ou celui qui lui pesait sur le dos. Dès que le barbu polyglotte l’avait attaché le long du muret, elle lui collait au crin jusqu’au départ de la caravane, confiant à ses grandes oreilles attentives des secrets des plus intimes. Ah les mulets, leurs grands yeux aux longs cils, ce regard profond et un peu mélancolique. Le même regard que celui de Simon après le départ de Victoria, son éclopée hollandaise aux jambes de sauterelles, qui avait dû passer une nuit au village pour soigner ses vingt et une cloques et qui, après avoir goûté à la petite Arvine, l’avait goulument embrassé sur la bouche en disant : « Pour ce nectar, ik zal terugkeren, je reviendrai ! ». Deux ans que Simon attendait avec son regard de mulet. Verdomme !

Et puis la guerre en Irak éclata, et quelques mois plus tard, le « Bourg » reçut une lettre annonçant la fin des safaris. Les inscriptions s’étaient taries, les Américains ne voyageaient plus, le franc suisse était trop fort. A la grande joie de la fromagère, les mercredi perdirent leur exotisme débraillé. C’est Mona qui fut inconsolable. Comment vivre sans son confident ? Et d’ailleurs, qu’allaient ils en faire ? « De la saucisse ! » lui avait répondu sèchement Simon, accablé par son propre chagrin. 

Mona bouda un mois durant. Et puis un jour, à l’heure de l’apéro, le postier lui remit un paquet bardé de timbres et accompagné d’une lettre : 

« Chère Mona, je t’écris de la part d’ « Humagne», ton mulet préféré, celui que tu soignais avec tant d’entrain. Sache qu’il se porte bien et qu’il a retrouvé du travail en France, près d’Avignon. Il m’a chargé de t’envoyer cet ouvrage, en te priant d’en prendre grand soin et d’en lire régulièrement un extrait. Tu y trouveras, entre autres, l’histoire de l’un de ses ancêtres : La mule du pape. »
Je t’embrasse, 
Le barbu polyglotte. 

Mona lut à voix haute: « Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin ». Au coin du bar, Hans Rudolph, le syndicaliste genevois, avait les larmes aux yeux. Il avait donc réussi à lui donner le goût de la lecture. Après avoir embrassé l’ouvrage, voilà que Mona le serrait dans ses bras comme un animal de compagnie.

 

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