Le Fendant de Monsieur Jean

par Manuella Maury Récit

Le Fendant de Monsieur Jean

Mona organise le frigo : petites bouteilles vertes devant les rouges, le Fendant,  puis le Goron. Elle pense simplifier la vie d’Elisia dont les mains sont capables de lire sans voir. 13 ans en octobre que la serveuse du « Bourg » sert 6 jours semaine, les «deux fois deux décis» de la table ronde. Aujourd’hui encore – nous sommes samedi - la voilà qui fait claquer ses socs, claquer les capsules, claquer la poubelle, claquer sa langue: «Vous êtes vingt et un, pensez un peu à mes varices, commandez-vous une 7/10è, bon sang !». 10 ans qu’elle le dit. 13 ans qu’ils commandent.
La table ronde et son rituel. Personne ne sait quand cela a débuté, mais chacun sait que le gardien du cérémonial se nomme Monsieur Jean.

La table ronde et son rituel.

Personne n’en connait les origines, mais chacun sait que le gardien de ce cérémonial se nomme Monsieur Jean.

Monsieur Jean arrive à 11h30 précise, s’assied juste avant que le clocher frappe deux coups -  «des fesses d’horloger» soutient monsieur l’abbé- sa place est à 45 cm à côté du radiateur, sous la fenêtre, au bord du banc. Il décroise ses mains soudées derrière son dos uniquement pour adopter la posture du vainqueur, le V du : «2 fois 2 dl». Mona est la seule à pouvoir heurter le règlement. Il lui arrive d’occuper la place de Monsieur Jean pour faire ses devoirs. L’octogénaire retire alors son béret, le pose sur les cheveux bouclés de la petite noiraude, lui signalant ainsi qu’il reprend possession de son espace. Ni l’abbé, ni le postier, ni même le patron n’oserait agir avec autant d’insolence. Un jour que des touristes belges de retour du Vallon de Réchy avaient posé leur sac à dos à cet endroit sacré, ils se virent chassés par le ton indigné d’un simple client du bar : «C’est la table de Monsieur Jean !». 

Règlement de la table ronde :

- 11h30 en semaine, 12h30 le samedi. 
- Verres à pieds pour le Goron, petits verres coniques et lourds pour le fendant.
- Chaque nouvel arrivant paie sa tournée
- Les étrangers «du dehors» sont admis.
- Les vulgarités coûtent «une tune» à remettre sur le champ à Monsieur l’abbé.
 
Elisia, les patrons, les filles des patrons, et toutes les mains mises à contribution, connaissaient le fameux règlement de la table ronde. Il fut un jour, cependant, où les habitudes furent bouleversées.

Il était su de chacun, il était tu de tous, que deux mercredi par mois, Monsieur Jean s’absentait. Il grimpait dans le car postal en fin de matinée, élégamment vêtu, parfumé même selon certains, le chapeau en feutre laine posé sur le cheveu encore humide. A 19h10, il revenait au village par le même transport. On le voyait rentrer chez lui les mains croisées dans le dos, le bout de cigare éteint au coin des lèvres. « Que sait-on de lui au fond ? » disait parfois Elisia en reprenant son service du soir. Qu’il avait travaillé dans les chemins de fer. Qu’à  81 ans, il vivait avec Juliette, 76 ans, une femme en pantalon qui avait le sourire si doux. « C’est louche d’être encore amoureux à leur âge » disait le patron les rares fois où il les voyait ensemble. On ne questionnait pas Monsieur Jean. On attendait qu’il se confie. Et on comptait aussi sur le sans gêne de Mona. Un jour, elle lui demanda sans détour où il allait tous les mercredi. L’ange qui passa à cet instant but deux fois deux décis et retint son souffle : « et bien vois-tu, petite Mona, deux fois par mois, ma Juliette m’autorise à manger des pâtisseries en ville ». 

Un changement de rituel plus redouté que la pluie

Le passage unique des 2 dl à la 7/10ème eut lieu le jour de la Ste Elvire. Chacun devait par la suite s’en souvenir, les changements de rituel étant bien plus redoutés que la pluie au temps des foins.

C’était un samedi brûlant. Le patron les haïssait pour la tenue négligée des hommes «un manque de dignité que le short !» disait-il. Mona dessinait sur de vieux sets publicitaires des tutus à l’équipe nationale de ski, lorsque, sur les 12 coups de midi, elle vit entrer Monsieur Jean: «Vous avez les fesses en avance, va falloir les remonter !» lui lança-t-elle en lui cédant sa place. Il ôta son chapeau de feutre, et caressant la tête de Mona lui dit : «demande à Elisia, la bouteille de fendant, et les verres à pied». Tout s’enchaîna alors comme si chacun connaissait sa partition. Elisia transmit l’information au patron, qui quitta aussitôt sa cuisine – en plein de coup de feu, songea Mona – il posa sur le bar une caisse de Fendant grand cru* puis fit claquer le bouchon, s’assit à la gauche de monsieur Jean et lui tapota l’épaule : «quand aura lieu l’enterrement ?». Monsieur Jean répondit: «C’était aujourd’hui, j’en reviens».

Les autres rappliquèrent comme les petites graines du rosaire, le postier d’abord, puis Monsieur l’abbé, les genevois du haut du village, la fromagère, Cyril l’installateur sanitaire et enfin Simon l’étudiant. D’autres allaient suivre. Tout le monde comprit au premier regard. Il y avait la bouteille de 7/10ème. Monsieur Jean servit chacun. Puis Monsieur l’abbé leva son verre et déclara: «Le fendant, ce cadeau minéral de la terre, cette terre vers laquelle nous retournerons tous. Trinquons à celle que nous n’avons jamais vue mais qui nous a permis chaque mercredi de dire du mal de Monsieur Jean». Il n’y eut pas d’éclat de rire, on s’autorisa quelques sourires.  A 14h00 précise, Monsieur Jean se leva et porta un dernier toast : «A Juliette ! qui, désormais devra me supporter aussi le mercredi ! Buvons à elle, buvons aux vivants !»

 

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