Le Mitis, un vin d'homme !

par Manuella Maury Récit

On croit Pompon pompette. Elle a les joues qui clignotent et le rire qui déborde. Ses voisins, Edwige et Hubert, sont venus de l’autre rive de la vallée. Ils baissent les yeux sur leur consommation :

« Une femme qui boit, c’est laid ! »

murmure Edwige en déplaçant sa chaise pour fuir la rousse excentrique. Hubert cherche dans son ballon de dôle un chemin d’écolier. Il n’aime pas parler des autres lorsque les autres sont là. Il cèdera peut être tout à l’heure lorsque sa femme le disputera pour qu’il se range à son avis. Il hochera de la tête comme un chien de lunette arrière en songeant :

« cette Pompon, tout de même, quelle femme ! ».

« Elisia ! C’est l’heure de la caresse du soir. Et une petite vendange ! Une ! Une vendange tardive avant qu’il ne soit trop tard! »

Pompon chante sa formule tout en griffonnant son set de table. A ses côtés, il y a le p’tit Jean, avec son T-Shirt de Kiss et ses chaussures compensées. A 58 ans, il sourit comme un enfant. Le samedi soir, il lui arrive parfois de rejoindre Pompon pour la cérémonie de 21h00. Un rituel connu de tous les habitués et intitulé par son initiatrice : la goutte qui fait déborder l’extase. Pompon se tord la nuque pour apercevoir Elisia sans doute occupée à frotter quelques assiettes en cuisine. Entre le bruit du passe plat et celui de la ventilation, on l’entend crier :

« J’ai deux mains Pompon, un début de sciatique, et y’a plus de Mitis ! Vous avez bu la dernière samedi dernier !»

Pompon s’est arrêtée net d’écrire. La nouvelle l’électrise. Elle balaie la réponse d’Elisia par sa formule préférée:

« Si le vase de déborde pas, sur cette terre aride, jamais rien ne poussera sur ma page vide ». Et d’ajouter en levant la voix « Laisse moi aller vérifier Elisia, donne moi les clés de la cave ! »

Edwige et Hubert semblent soudain ragaillardis. Ils tendent l’oreille comme des marmottes au printemps. Quand Pompon s’énerve, ça finit toujours par faire la une de l’actualité.

La dernière fois, c’était  il y a 6 mois : « Arrestation au café du Centre d’une quarantenaire multi récidiviste. Déjà connue des services de police pour des faits similaires, la forcenée s’est barricadée 3 jours durant dans la cave de l’établissement, menaçant de faire exploser les locaux si on ne lui remettait pas une seule et unique bouteille de vendange tardive. Après deux jours de négociation et un inquiétant silence, les démineurs sont intervenus. La femme, d’origine valaisanne, dormait sous le casier des vins de dessert. Aucun explosif n’a été retrouvé sur elle et son taux d’alcoolémie était négatif. Elle a été remise entre les mains de la justice.».

Toute la vallée en avait fait des gorges chaudes. Pompon fut condamnée à une amende et à une peine de prison, traduite en travail d’intérêt général. Elle l’effectua en ville, au service de la voirie, et trois mois plus tard un autre article paraissait dans le journal local. En triant les ordures des autres Pompon avait intercepté tous les bouchons de liège qui lui passaient entre les mains. Y ajoutant bouteilles en pet, canettes froissées et bottes de pluie usagées, elle avait fini par concevoir un radeau avec lequel elle fut capable, un matin clair et glacé du mois de juillet, de traverser le lac du Louché à 2567 mètres d’altitude et ce, juste à la force du vent. C’est le petit Jean qui avait filmé la scène avant de la balancer sur Face book à son insu. On parla alors d’un coup médiatique d’envergure. La presse soupçonna l’organisation faitière des vins suisses d’avoir organisé de A à Z la bravoure de l’imprudente. Pompon n’entra jamais dans la polémique, elle dit simplement :

«Il faut parfois savoir mettre du vin dans son eau».

«Elisia, laisse moi vérifier par moi même ! S’il n’y a plus de Mitis à la cave, nous irons avec le p’tit Jean en chercher chez son propriétaire ! »

Elisia a l’habitude. Pour calmer les passionnés, il n’y a que le poético grivois qui marche:

« Il est 22h15 Pompon, c’est samedi soir sur la terre et dans ma cuisine. Pourrais-tu respecter la vie sexuelle des vignerons ! Les belles allongées, tes Mitis, rêvent dans l’obscurité à la bouche qui saura les réveiller. Laisse moi t’offrir un verre de « païen », tu n’auras pas la douceur, mais le fouet ça fait du bien aussi, non ? ».

Edwige a rougi. Sa curiosité vient de se heurter à l’interdit. Pour masquer sa gêne, elle demande l’addition. « Papa, tu paies ? On s’en va ! ». Hubert déteste quand elle l’appelle papa et pour la première fois en 27 ans de mariage, lui résiste :

« Elisia, s’il vous plait, une bouteille de païen, 3 verres et un limoncello pour ma femme ! ».

C’est la première fois que Pompon entend la voix « de ce dôle de bonhomme » comme elle le nomme en secret. Elisia elle, dans son trouble, renverse la pile d’assiettes et ouvre immédiatement le frigo. A la vue de la bouteille de Païen, Pompon fait claquer sa langue.

« Le païen, je m’en fous ! Je suis croyante. Enfin… à ma manière. Mais un païen ne remplacera jamais cet artisan de l’extase. D’une seule goutte il vous mesure la bouche, vous redessine le palais, vous tapisse le cerveau et une fois qu’il vous a faufilé le sang, il se met à vous coudre du velours sur la langue pour que vous puissiez y asseoir vos mots ».

Edwige est pétrifiée. Elle n’ose ni quitter la table, ni s’en prendre à son mari. Pompon se retourne vers elle :

 « Vous savez Madame, je ne bois que ça : de la vendange tardive. Depuis le jour de mes 21 ans, 1 fois par semaine, à 21h00 précise, seule ou accompagnée, chez moi ou au bistro. Je ne vais jamais jusqu’à l’ivresse. Je reste juste en équilibre sur son bord, et là, en m’y penchant sagement, je peux contempler l’immensité du monde. Je ne ressens cela qu’avec le raisin flétri. Celui que le vent et la neige ont menacé. Le seul qui, en guise de défense, plutôt que de s’aigrir, s’adoucit, et réduit la frustration au silence. »

Ca en est trop pour Edwige. Elle vide d’un trait son limoncelo. C’est alors que lui parvient la voix d’Hubert comme d’un lointain cauchemar :

« Tu as raison chérie, c’est laid une femme qui boit comme toi ! »

 

 

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