Une confession

par Manuella Maury Récit

La Scène

La porte s’ouvre et se fracasse sur la conversation. Les verres grelottent. Mona cesse de respirer. Elle connaît ce déplacement d’air. Le patron est un sanguin aux colères rares dont la collection est fort peu recommandée. Il surgit de la cave :

- Que Dieu veille sur l’auteur de ce vol, et qu’il l’éloigne de mon poing ! » hurle-t-il à la petite assemblée.

Il y a là Cyrille, l’installateur sanitaire et son « ballon de fendant de 17h45 ». L’Abbé Ravre, « toujours près pour un rosé après le rosaire ». Plus loin, à la table ébréchée, Hans Rudolph, le syndicaliste baroudeur, sur le point de commander à Elisia, une « sœur jumelle à sa 3/8 de petite Arvine ». Et puis il y a Simon, l’étudiant en lettres, qui vient d’arriver, et qui pour toute réaction, vide sa bière, et laisse échapper un rot de protestation.

- La caisse de Cayas a disparu, nom de Dieu ! » ! répète le patron en cherchant autour de lui le visage d’un plaisantin.

Au lieu de cela, c’est l’abbé Ravre qui prend le silence, le rompt et le distribue à ses disciples en disant :

- Il faut voir le bon côté de la chose, n’est-ce pas ? Nous avons désormais la preuve que ces bouteilles existent vraiment. Comme dirait Pline l’ancien, in vino veritas, in cavo la Cayas.

Mona retourne se mettre à couvert sous la table ronde. Elle n’a pas compris le propos de l’homme d’église, mais elle sait qu’après un séisme, les répliques peuvent être terribles.

- Vous me traitez de menteur ? Vous osez ? 

Cyrille tente la diversion de routine:

Elisia ! tu nous mets un rosé, un fendant et un goron moitié/moitié pour le patron ! 

Le moitié/moitié, deux températures différentes pour un même vin, un chaud froid étrange, le même qui souffle à cet instant.

Un menteur, alors que je suis victime d’un vol ! Mais le diable est votre allié    l’Abbé ! Combien d’Ave Maria pour récupérer les 6 Cayas, et combien d’autres pour vous éviter l’enfer ! 

 

Le Mystère s'èpaissit

Recroquevillée à côté des chaussures de Cyrille, Mona récite un « Pater noster » en suppliant dieu de calmer le sien. Depuis qu’elle sait marcher, elle déambule entre les tables. Du haut de ses 10 ans, elle sait, sans lever la tête, juste en lisant les pieds : le type de client, la boisson consommée et la durée du séjour. Aux habitués, elle distribue des « orteils » en fonction des services qu’ils lui rendent. Son père en a 10 d’office. Indiscutés. Simon en a 9. Hans Rudolph vient d’obtenir son septième orteil, il y a deux semaines à peine.

- Mais qui a bien pu voler la caisse de Mona, porca misere !

Le père ne jure qu’en italien - qu’il ne parle pas d’ailleurs – il trouve la façon moins vulgaire.

Elisia est au bord des larmes. Elle se moque des bouteilles de Cayas, mais les cris du patron, elle les redoute comme les mois d’hiver. « Le patron est un glacier » a-t-elle coutume de dire, « quand il se met à fondre, les digues s’effondrent ». Et c’est vrai qu’il se liquéfie ce soir, le chef, le patron, le « potentat » du quartier.

- Et tout cela pour 6 maudites bouteilles de vin, souffle Simon à Hans Rudolph, qui refuse de prendre part au mouvement.

Cyrille est passé derrière le bar. Il est volontaire pour fouiller la cave. Une proposition qui ne fait qu’accroître la colère du chef.

- Personne ne touche jamais aux 6 Cayas depuis la naissance de Mona. Elles sont là, sous l’interrupteur. Je les caresse chaque matin depuis 10 ans. Elles vieillissent en silence, et ma fille les boira le jour de ses 20 ans, bouchonnées ou non ! 

L’abbé réfrène un spasme de dégoût. Il aimerait confesser à cet instant que,

- Quant à lui, lorsque son vin de messe est bouchonné, il fait semblant de communier. Car boire du mauvais vin, c’est faire insulte au divin.

Mona observe les pieds des uns et des autres. Elle sait déjà ce qui risque d’arriver. Cyrille est à nouveau au bar, la cheville nerveuse, mais le haut de la cuisse solide. L’abbé, comme à son habitude, a le mollet béat et la chaussette somnolente. Les pieds d’Elisia, tordus dans leurs socs, courent en tout sens comme s’il y avait le feu, alors que ceux d’Hans Rudolph se glissent en douce sous la chaise, à l’ombre du raffut. Il n’y a que les pieds de Simon qui ne savent pas où se mettre.

Mona aime beaucoup Simon. Il a des yeux aussi clairs que l’eau du robinet. Il vient de se recommander une bière. Ce soir, ses chaussures montantes sont délassées. Et puis il y a cette tache sur le cuir. Comme une tache de naissance. La même que celle que Mona possède sur sa joue droite et qui devient violette quand elle pleure. Elle a envie de refaire les lacets de Simon. Alors elle se glisse sans bruit jusque sous sa table, et puis soudain, prise d’une pulsion, elle le saisit aux chevilles.

 

La confession

Foudroyé par la surprise, Simon se met à hurler comme un condamner à mort : « lâchez moi, lâchez moi, je n’ai rien fait ! ». Dans le mouvement, ses pieds éjectent le corps de Mona dont la tête vient heurter le tabouret de Cyrille, qui se précipite au sol pour la relever. L’abbé s’agenouille à son tour et fait mine de s’inquiéter. Elisia, au bord de l’hystérie, saute dans les bras d’Hans Rudolph, qui, lui même troublé, s’affaisse sur le radiateur. Ne restent alors debout, en western de comptoir, que Simon, et le patron.

- Rends moi mes Cayas ! intime le père de Mona

- Je ne peux pas, se lamente Simon

- Rends moi mes Cayas ! répète-t-il sans le lâcher des yeux, où je ne réponds pas de mes doigts

- Demandez les à Cyrille, moi je n’ai fait que les porter dans le coffre de sa camionnette

- Cyrille, rends moi mes Cayas ou je t’entête

- Demandez les à l’abbé, patron, c’est dans sa cure que je devais les déposer

- L’abbé, vous allez mourir en Saint Martyre si vous n’avouez  pas immédiatement !

- Mon fils, calmez-vous, vos Cayas sont en lieu sûr et croyez moi, elles vieillissent dans la joie

- L’abbé, je compte jusqu’à 3 ! 1…2…

- Arrête papa, arrête !  cria Mona, au bord des larmes.

C’est moi qui ait volé les clés dans la poche d’Elisia et qui les ai remises à Simon pour qu’il emporte la caisse .

Ce fut l’heure du secret. C’est en étudiant les pieds des clients que l’idée lui était venue. Si elle devait boire ces Cayas l’année de ses 20 ans, comme l’exigeait son père, alors elle le ferait, mais aux 4 coins du globe. Avec cet attrait du vaste monde elle avait réussi à convaincre Hans Rudolph de lui venir en aide : il emporterait 4 de ses 6 bouteilles, qu’il déposerait dans les caves d’amis syndicalistes d’Amérique latine, d’Europe de l’Est, d’Asie centrale et d’Afrique australe.

En contre partie de quoi ! » gémit le père, qui vit de suite le pire se dessiner.

En contre partie de quoi, Mona offrait à Hans Rudolph les deux bouteilles restantes, ainsi que la promesse éternelle qu’elle voterait à gauche toute sa vie.

Le patron fut sur le point de s’évanouir. Dans un silence de plomb, on l’entendit dire en gémissant: 

- C’est horrible, horrible, et que vient foutre l’abbé dans ce complot ?

L’abbé Ravre s’avanca alors vers lui, la main sur le cœur :

Patron, certes le secret de la confession existe, mais Dieu est magnanime. Il demande parfois à ses serviteurs de faire exception. Mona a le cœur pur. Il y a 8 jours, elle a avoué son gros péché. Je lui ai donné 20 pater, 15 je vous salue marie et un acte de contrition à réciter, et je lui ai rappelé aussi que Dieu était au centre…de nos vies .

La patron se mit à respirer avec difficulté. Hans Rudolph fut sur le point de s’éclipser, mais l’abbé les rattrapa. L’un par le paletot, l’autre par l’effroi :

- Il y a 5 jours, à l’heure de l’apéro, j’ai menacé Hans Rudolph de tout révéler. Ce n’est pas du chantage, j’appelle ça de la charité. Avec les athées, il faut savoir user de la force et de la ruse. J’ai ainsi récupéré les deux bouteilles restantes, que j’ai aussi tôt déposées en lieu sur, dans le tabernacle. Et j’ai convaincu Hans Rudolph d’assister à l’office, en lui promettant une communion millésimée. Après avoir bu un tel sang du Christ, il me dit : « Amen !» ce à quoi j’ai répondu : « A la semaine prochaine, mon fils ! » et ce fut fait. C’est ainsi qu’aujourd’hui, en vérité je vous le dis, j’ai passé commande pour une dizaine de caisses de Cayas, d’années différents : si ce liquide a converti un syndicaliste, il finira peut être par transformer les masses.

Une porte claqua juste à cet instant. Mona vit disparaître le géant de son enfance. Son père venait de se mettre à pleurer.

 

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