Du Griottier au Proche Orient

par Manuella Maury Récit

Du Griottier au Proche Orient 

Alors Mona prit la bague de sa sœur, et singeant le dernier jet d’Llona Slupianek aux derniers championnats d’Europe de Prague, fit trois pivots sur elle-même et envoya valser dans les airs la bague munie de son brillant. Rose vit disparaître le bijou dans la gueule grande ouverte de l’indomptée végétation :  « Quand je vous disais qu’il fallait faucher cette herbe pour chasser les serpents » répétera sept jours plus tard la grand mère de Mona, au moment de retrouver l’objet de la discorde.

« Elle est quelque part entre le poulailler et le griottier ton étoile filante ! » évalua Mona visiblement épatée par son jet. Rose, de 7 ans son aînée, a le prénom qui change de couleur et la vengeance calibrée en présence du « gâcchhhhon », de «  la petite dernière pourrie gâtée ». Sa technique préférée  est celle des « petits cheveux » : une torture élégante et peu couteuse consistant à tirer sans mesure ces tendres poils posés sur le rebord de la nuque, juste à la naissance des couettes.  Mona, coutumière des couettes et de la méthode, avait appris en passant du tricycle au vélo, que l’équilibre est le fruit du mouvement. Pour son propre équilibre donc, elle attira Rose sous les fenêtres de la cuisine de leur père, hurla à plein poumon « l’injustice » et créa le mouvement. Le patron détestait les cris. Dans toutes les situations conflictuelles, en famille ou face aux clients, lorsque le père fronçait les sourcils, regardait intensément sans prononcer mot, et remontait légèrement ses manches, le processus de paix s’enclenchait sans la moindre négociation préalable. « Ca s’appelle le charisme » avait dit un jour Simon, qui à la troisième tournée, s’était mis à citer Max Weber en parlant de la secte de la table ronde et de son leader charismatique Monsieur Jean.   «C’est un fils à qui ce Weber? » avait demandé, légèrement flatté, le leader désigné.

Le patron avait donc, lui aussi, cette capacité de réunir et d’apaiser les tensions. « On devrait l’envoyer dans la bande de Gaza » avait proposé un jour l’abbé qui ne ratait jamais l’occasion de parler du « Proche Orient ». Il y avait voyagé en tant qu’étudiant et gardait la nostalgie d’une terre d’accueil. « Gaza », c’était le genre de conversation qui avait pour vertu d’incarner le propos puisque certains habitués quittaient la table dès les premiers échanges alors que d’autres ne s’adressaient plus la parole à la fin de l’apéro.

« Imaginez qu’un jour, on vienne vous délogez de votre banc, Monsieur Jean. Et qu’on vous autorise seulement à utiliser le tabouret de la petite table carrée à côté du radiateur ». L’abbé avait la métaphore facile « Avouez que vous répliqueriez d’instinct ? ».

« Non Monsieur » avait répondu posément l’intéressé, «tout consacré que vous soyez, vous vous trompez ! Le banc ou le tabouret ne font pas l’homme. Mais si on me privait de votre présence, et surtout de la tournée, que d’ailleurs vous n’avez toujours pas payée, alors là… je ne répondrais de rien ! ». On pensait alors que le rire balayeur à la cantonade eut mis fin aux attaques. C’était sans compter sur Hans Rudolph. Le syndicaliste genevois avait toujours eu le sens de l’injustice proportionnel à son taux d’alcoolémie : « Comment pouvez vous ironiser sur la souffrance humaine, sur l’oppression des minorités, sur la multiplication des colonies avec autant de légèreté ? ».  L’abbé, qui n’avait pas besoin d’être réélu pour faire la messe tous les jours, renvoya la balle avec élégance: « L’humour vaut mieux que l’indifférence mon fils. C’est le silence qui tue !  ».

Mona qui avait entendu le mot « colonie » pensa que son tour était venu : « Cet été, je commence mon premier camp musical, et avec ma cousine Marie nous irons aussi à la colonie ! ». Silence gêné devant la joie sincère de la nouvelle recrue de la fanfare du village. On serra les fesses sur le banc pour laisser s’asseoir un ange, ce qui déclencha une nouvelle salve d’Hans Rudolph : « Ben allez-y vous tous ! Faites-lui son cours géostratégique ! Parlez-lui de 48, de la guerre de Suez, de la guerre d’usure et de celle du Kippour! ». Simon, que l’option philo rendait particulièrement irritant lorsque les intervenants voulaient en découdre, s’improvisa négociateur : « Pas besoin de leçon ! Le Proche orient est dans chaque commune, dans chaque famille, dans chacun de nous ! 220 habitants, deux fanfares, deux bistrots, et sauf erreur vous avez deux femmes Hans Rudolph ! Alors réglons nos petites histoires avant de parler de la Grande !».

Le postier, Cyril l’installateur sanitaire et les genevois du haut du village firent simultanément le V de la victoire à Elisia en criant d’une seule voix « Deux décis ! » prouvant ici que l’ennui force la consommation. C’est alors que revint sur la table la fameuse bague de Rose. Mona se sentant à propos, expliqua avec ses mots, qu’en cas de conflit autour d’un objet, il suffisait de s’en débarrasser pour avoir la paix. Elle allait finir son explication en mimant son geste de lanceuse de poids lorsqu’elle fut stoppée net par la main ferme de son père. Le patron inclina ses épais sourcils, et sans remonter ses manches lui dit : « Il ne suffit pas de se débarrasser des gens et des choses pour régler les conflits Mona. » Puis, il ajouta en faisant apparaitre un minuscule anneau au creux de sa pogne : «Ta grand-mère vient de retrouver la bague de ta sœur entre deux pierres. Que va-t-on en faire?»

 

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