Vive Margot, vive la fière !

par Manuella Maury Récit

Vive Margot, vive la fière !

Ce jour là, entre deux tournées, il était question de Margot. Un personnage de mythologie pour Mona : elle la voyait porter sur son dos le clocher de l’église et aussi les nouvelles colonnes en béton faisant face aux anciens vitraux. Au début des années nonante, l’église avait été reconstruite – rare objet contemporain de la région - pour éviter aux croyants de se prendre le ciel sur la tête. 

Dans le village d’à côté, le 10 janvier 1909, à 11h30 du matin, un morceau de plâtre s’était échappé, invitant le reste de la voûte à le suivre.  Le sermon avait été interrompu avec fracas. Le prêtre, qui avait survécu, n’avait pu que distribuer in articulo mortis, l’extrême onction,  et quelques mots de réconfort aux familles des 33 morts et 52 blessés. Huit décennies plus tard, Monsieur l’abbé avait interpelé ses paroissiens : « Soit on reconstruit la voûte, soit on prie deux fois plus ? ». A l’unanimité les citoyens avaient voté les travaux. 

« Ah non !!!! » cria Simon. « Faut toujours que vous me foutiez le cafard avec vos vieilles histoires lugubres, revenons à Margot, elle au moins, elle donne envie de se lever le matin! » et il fit mine de cracher par terre, déclenchant le rire des habitués. Il suffit à Mona de prononcer trois mots :

« Vive Margot, vive la fière ! »

Pour que la table ronde se mette à « brailler », sans grande harmonie mais avec conviction, l’hymne à Margot, celui que l’Abbé avait composé spécialement pour son dernier voyage

Vive Margot, vive la fière, 
Et tous ses mégots
Qu’elle cracha à terre
Vive Margot, vive la mère
De tous les poivrots
De toutes les misères
Vive Margot, vidons nos verres
Et tous les tonneaux
Qu’elle offrit sincère
Aux âmes des bigots
Aux damnés de l’enfer
A tous les petiots
Privés de leur mère

Et la bande fit mine de cracher par terre.

L’abbé n’avait signé, ni cette chanson-là, ni les nombreuses autres d’ailleurs. L’Evêché lui aurait surement réclamé des comptes, ou pire disait-il « des droits d’auteur ».  N’empêche que ses airs faisaient mouche, et lui donnait à croire qu’il aurait pu être une Pop star si Dieu ne l’avait pas forcé à épouser sa cause.

Elle avait débarqué au village comme sage femme, la grande Margot. Une femme de la ville avec des bras de la campagne. Son titre exacte, elle l’avait précisé à l’apéro qu’elle prenait chaque jour avec les hommes: « je ne suis pas sage femme, je suis la femme de tous ! ». L’abbé de l’époque avait bien tenté de la raisonner, mais Margot avait craché son mégot au sol en rétorquant : « Monsieur l’abbé, sauf mon respect, quand vous connaîtrez le mode d’emploi d’une femme, vous me rebaptiserez. ». 

A peine avait-elle posé ses valises sous la cure, dans une petite chambre de bonne, qu’elle saluait l’arrivée d’un « Henri », auquel elle dira bien des années plus tard, alors qu’il posait sa cuite dans un bac à géranium : « Mon petit, j’ai vu ton cul avant ton visage, comme quoi, depuis ta naissance, tu as choisi la fuite plutôt que la vaillance ! ». 

Elle en avait mis plus de quatre vingt au monde, mais Margot n’avait jamais eu d’enfant. Et on ne lui connaissait aucun « mâle » dans la vie de tous les jours. Railler la chose c’était tenter la diablesse. Il faut dire que Margot avait la réplique facile et qu’en tant que « femme de tous », elle en connaissait suffisamment de chacun pour pouvoir, d’un seul regard, rappeler le respect qui lui était dû. Mais ce n’est pas pour cela que Margot était respectée. Si elle fumait comme le cantonnier et buvait la piquette comme le vétérinaire, elle n’en restait pas moins femme, et sans réelle coquetterie, n’oubliait jamais de se pincer les joues et de nouer son plus joli foulard le jour de la Saint Jean. Elle parvenait ainsi à réunir les deux rives  - les hommes et les femmes – au sein d’un même cerveau.

Son temps passé au bassin, où les lessiveuses frottaient culottes et frustrations, lui fournissaient les détails de la vie intime, qu’elle pouvait ensuite croiser avec ceux des villageois, certes plus secrets, mais qui, autour du pressoir, pouvaient avoir la larme facile. Margot recomposait ainsi le puzzle des intrigues, des conflits et des secrets de la vie quotidienne. Hors, on ne savait rien d’elle. Et ce n’était pas faute de chercher. « Une femme sans enfant est soit une hystérique, soit une frigide » murmurait-on avec un verre dans le nez. Margot avait l’oreille sensible. Lorsqu’elle interceptait la messe basse, ou lisait le sermon dans le regard, elle s’approchait du groupe ou de la personne, s’épongeait la nuque et le front, sortait sa petite bouteille de goutte, et après y avoir bu une rasade déclarait : « La nature est bien faite, elle vous a donné des oreilles pour écouter, des yeux pour contempler, et une bouche pour vomir. L’ennui, c’est que vous n’avez rien dans le ventre! » et elle crachait par terre, avant d’exiger son verre et de poursuivre la conversation sans autre émotion.

Margot avait élevé une bonne dizaine d’enfants sans les avoir conçus. Lorsque le père était ivrogne, ou la mère anémique, lorsque le fiancé était protestant et la fiancée reniée, lorsque le onzième rejeton tombait mal, elle occupait leur espace vital, les visitait chaque jour, giflait l’ivrogne, nourrissait la mère de force, jouait avec le bâtard et préparait le riz au lait avec « l’enfant de trop ».  

Simon adorait cette histoire. A chaque fois que la table ronde en parlait, la légende de Margot enflait. Et rien n’y personne n’aurait osé la ternir. Mona se souvenait du jour où un client de passage, mêlé malgré lui à cette conversation, avait osé dire : « Lesbienne la Margot ! N’est-ce pas ! ». Le silence avait plombé l’apéro. Monsieur l’abbé avait alors regardé intensément l’imposteur, s’était retourné vers les autres et avait déclamé comme du haut de chaire : « Que celui qui a osé craché sur Margot jette son dernier verre ! ». L’homme avait bu cul sec avant de s’enfuir sous les cris de l’hymne à Margot qu’on « beugla » se jour là avec une rare intensité.

 

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