Les noces de Cana et les larmes de Mona

par Manuella Maury Récit

Les noces de Cana et les larmes de Mona

Le patron marie sa fille. Ce fut officiel. Monsieur l’abbé le formula en ce dimanche des Rameaux, celui qui précède la semaine sainte. « Veille de semaine sainte, preuve que la mariée est enceinte» cancanait-on au fond à gauche, à la hauteur des croyants occasionnels. Cette confrérie de mauvais prieurs avait suffisamment peur de Dieu, de leurs femmes ou de leur communauté, pour assister aux offices les dimanches clé du calendrier liturgique, ceux auxquels succédaient en général l’apéro communal. Si on additionnait les temps de Noel et de Pâques, en y rajoutant les enterrements et les mariages, ces croyants intermittents devaient en moyenne prier quinze fois par année, « peut être même vingt en vieillissant » avait précisé Monsieur Jean, arguant qu’avec les années « la foi avait pour vertu de diminuer le cholestérol». Un samedi qu’on l’interrogeait au sujet de son absence au baptême de son propre petit fils, ce dernier avait répondu solennellement : « pendant qu’on lui plongera sa tête dans l’eau, je plongerai ma langue dans le vin, ainsi sera-t-il enclin à la modération dont je suis dépourvu ».

En cette veille de semaine sainte, il était donc su désormais de chaque villageois que le patron mariait sa fille. «Mais je croyais que Justine se mariait avec Léo ? » s’indigna Mona lorsque les habitués de la table ronde utilisèrent la formule. Très intriguée par ce père, le sien, qui allait donc marier sa sœur, la sienne, Mona s’était mise à spéculer en silence avant de partager son drame: « Si mon père marie ma sœur, alors c’est foutu pour maman ! ». Monsieur l’abbé dût intervenir rapidement pour démêler, ma foi, cette affaire bien embarrassante: « Mona, ma petite Mona, quand on dit marier sa fille, cela veut dire que ton père la place entre les mains d’un homme de confiance, Léo, sous le regard de Dieu et de moi même ! ». Mona ne réagit pas tout de suite. Elle se remit à dessiner, des guillemets profonds entre les sourcils. Se croyant débarrassé du problème, Monsieur l’abbé montra le V victorieux à Elisia, autant pour exiger les deux fois deux décis, que pour solder l’instant. Mais avant de pouvoir dire santé, Mona eut cette phrase qui cloua les bras des assoiffés : « Jamais ma sœur ne se laissera placer entre des mains, elle est bien trop agile pour se faire attraper ! Va falloir être rapide à son mariage. Elle court plus vite que moi, que papa, que vous Monsieur l’abbé c’est certain, que Léo aussi et peut être même plus vite que Dieu ! ».

Les verres restèrent en l’air. La parole aussi.

Les préparatifs s’activaient. Il était clair que le mariage se ferait au « Bourg », là où était née la mariée, là où Léo avait passé ses fins de semaine à courtiser la belle en évitant les foudres du patron. « Pour le banquet, est-ce que Justine fera le service ? » s’inquiéta Mona, qu’on chassât d’un coup de balai parce qu’elle gênait l’entrée de la cuisine où s’amoncelaient depuis la veille sacs de pomme de terres du cru, cageots de légumes des jardins alentours et bouteilles poussiéreuses conservée vingt cinq ans durant pour l’occasion. « Bien sûr que non » regretta Elisia considérant ses varices, avant d’ajouter dans un soupire : «être au service ! elle aura désormais toute sa vie d’épouse pour ça ! »

Au matin des réjouissances, alors que la mariée venait de percer son bas nylon -  « on n’y verra rien ! » avait dit la tante Léa - et que le marié disciplinait son cuir chevelu avec du gel « tenue et brillance » - « ça se verra ! » avait dit le témoin Julien – Yvon le vigneron vint livrer les tonneaux choisis par le patron pour l’apéro selon deux critères : « un blanc pour la soif et un assemblage pour les mariés».

Mona, avec sa jupe plissée, sa frange bien lisse, son petit chemisier à papillons et ses chaussures toutes neuves - trois jours qu’elle dormait avec - lut de manière appliquée les mots imprimés sur le carton : « Assemblage dosé pour un goût recherché ». Alors qu’elle tentait d’en comprendre le sens, Yvon le vigneron la souleva du sol pour la rapprocher du robinet. « Elle te plaît mon étiquette ? ». Mona resta concentrée « C’est quoi assemblage ? ». Yvon, qui s’était sacrifier pour déguster sa livraison - autant pour convaincre que pour détendre le patron - lui répondit avec une désinvolture qu’il regretta aussi tôt : « C’est un mariage de raison entre raisins, Mona. Imagine que je suis l’abbé du vin, j’unis un peu de ce cépage, avec un peu plus de celui-ci, je les bénis en cuve, je leur souhaite longue vie en bouche et prie pour qu’à leur retour de lune de miel ils ne fassent plus qu’un. Et ce « UN » c’est l’assemblage que j’avais séquestré dans mon palais. »

Mona éclata en sanglot. La voilà qui se débattait. Yvon le vigneron la lâcha de surprise. Mona courut dans la maison. Grimpa à l’étage. Sa sœur changeait pour la troisième fois de collant. La benjamine se mit à genou devant l’aînée, les mains serrées à la Bernadette Soubirou: « Je t’en supplie dis non, dis non ! Ils veulent t’enfermer dans une cuve, sous le regard de Dieu et des autres, et à la fin tu vas disparaître. Et Léo aussi !»

L’œil humide, le bigoudi ballant, Justine prit Mona dans ses bras. Elle la berça longuement, puis lui souffla : « Mona, tu te souviens, nous sommes les quatre filles de Martin et Berthe, nous sommes l’assemblage de la maison. Personne ne nous mettra en cuve, parce que nous courrons plus vite que qui ? » Mona ouvrit les yeux, sourit, elle connaissait la chanson. Les deux sœurs récitèrent : « Parce que nous courrons plus vite que le chant de la rivière, plus loin que les échos du tonnerre, plus haut que leurs cantiques et leurs prières ! Nous sommes les sœurs du ciel et de la terre. » 

 

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